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Décolonisez la musique!

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** Ce texte sur la musique classique et le racisme est une collaboration de M. François-Olivier Loignon, enseignant au secondaire et chef d’orchestre.**

Ça y est! Le wokisme a encore frappé!

Et cette fois, directement dans mon champ d’expertise : la musique classique.

Exit l’histoire de la musique blanche, on décolonise.

Dehors les partitions musicales, le système de notation occidentale est raciste.

Exit Beethoven et Mozart, ce serait du suprématisme blanc.

Avouez que tout cela sonne ridicule?

Pourtant, c’est bien ce que tente de vous faire avaler Sophie Durocher[1] et bien d’autres journalistes[2]. Habituellement, j’aurais laissé passer ce genre de nouvelles farfelues avec un sourire en coin. Mais comme nos sympathiques démagogues commencent à s’approprier la nouvelle pour faire un spin, autant aborder le sujet.

La nouvelle nous vient d’un article du quotidien The Telegraph pour être ensuite relayée par d’autres médias comme The Daily Mail et The New York Post. Cet article voudrait que l’Université d’Oxford revoie complètement son cursus d’histoire de la musique. Ce dernier serait complice de la suprématie blanche et que le système de notation musicale ferait partie d’un système de représentation du colonialisme.

Avant de m’attaquer au contenu de l’article, quelques mots sur son contenant.

Chaque fois qu’une chroniqueuse comme Durocher publie un article du genre, je prends toujours la peine d’aller vérifier les sources. Le résultat n’est pas très reluisant.

Selon le site indépendant Media Bias/Fact Check, les trois quotidiens en cause (New York Post, Daily Mail et The Telegraph) ont un biais de droite très marqué, idéologie qui aura forte tendance à dénoncer vivement (et de façon exagérée) tout ce qui a trait au wokisme.

Dans le cas du New York Post, on parle de contenu biaisé, de sources douteuses et de mauvaise vérification des faits. Dans le cas du Telegraph, on ajoute les tentatives d’influencer les lecteurs par un langage à forte connotation conservatrice. Sans compter l’appel à l’émotion et l’omission de faits.

Quant au Daily Mail, on parle même d’un historique connu de publication de fausses nouvelles, de conspirations et d’un manque de transparence quant aux sources.

De l’autre côté…

Maintenant, pour parler du contenu de l’article, je vous propose l’article du site Classic FM[3] qui a pris la peine de contacter un représentant d’Oxford pour avoir leur version des choses.

 La réalité est tout autre que ce qui est présenté par The Telegraph : on parle initialement d’UN SEUL professeur qui appelle à « décoloniser » la musique et non l’institution tout entière. Malgré le langage émotivement fort que ce professeur présente, certains points qu’il avance ont mérité réflexion selon l’Université.

Tout d’abord, le cursus d’histoire de la musique. Oxford croit-elle que ce cursus soit complice de suprématie blanche? Bien sûr que non.

Toutefois, il est vrai que la plupart des cours d’histoire de la musique « obligatoires » dans la formation des musiciens et des enseignants se concentrent presque exclusivement sur la musique occidentale. Avec quelques mentions sporadiques aux traditions musicales « exotiques » (principalement avec l’arrivée de l’impressionnisme et de la musique contemporaine).

Serait-ce une mauvaise chose de diminuer la part donnée à la musique occidentale pour y intégrer l’histoire de la musique d’ailleurs? Autant je suis un grand fan de Beethoven, autant je crois qu’on pourrait condenser certaines notions du cours d’histoire de la musique en général pour y intégrer ces autres musiques.

C’est ce qu’Oxford propose quand son professeur parle de « décoloniser la musique ».

Et comme enseignant de musique, je crois que j’aurais été plus outillé pour faire explorer la diversité musicale aux élèves si on m’y avait initié moi-même dans ma formation. (Simplement arrêter de présenter la « musique africaine » comme un bloc monolithique serait déjà une grande avancée, mais je m’égare.)

Ensuite, est-ce qu’Oxford a l’intention d’abolir le système de notation musicale parce qu’il serait raciste? Le porte-parole de l’université est clair : il en est hors de question. Ce dont il est question, c’est d’explorer les systèmes de notation musicale non-occidentaux et comment ils ont évolué, tout en reconnaissant l’apport majeur du système occidental dans notre histoire.

On s’entend qu’on est loin de l’excès de wokisme par cette mesure.

Pour ce qui est de la direction d’orchestre et du piano, Oxford pense les rendre non-obligatoires. Bien qu’ils soient présents dans la musique occidentale, ces disciplines sont absentes de plusieurs autres traditions musicales. Et, même en tant que finissant en direction d’orchestre, je crois qu’il n’est pas complètement impertinent de remettre en question l’obligation de ces matières.

Même dans un style « occidental » comme le jazz, la direction d’orchestre n’est pas très présente. Il n’est donc pas si mauvais de reconnaître quelles traditions sont principalement inhérentes aux traditions occidentales et de ne pas les imposer à tous, tout en les laissant disponibles aux intéressés.

Enfin, il en va de même pour l’intégration d’éducation musicale, de philosophie musicale et de styles musicaux moins « occidentaux ».

Bien sûr, les termes utilisés sont inutilement agressifs et teintés d’une connotation péjorative lorsqu’on parle de « complice du colonialisme », « hégémonie blanche » et de « système de représentation colonialiste ».

La musique classique comme on la connait est principalement occidentale. Elle a été teintée par la société qui l’a vue évoluer sans nécessairement partager ses vices. Que la musique ait évolué au sein d’une société qui a fait preuve de racisme à travers le temps, bien sûr.

Mais est-elle raciste en soit?

Je ne crois pas que ce soit le message véhiculé par l’Université d’Oxford. Ce n’est qu’un autre spin médiatique pour faire couler l’encre démagogique de chroniqueurs carburant aux sophismes.

On est loin du cauchemar woke qu’on nous dépeint. On parle seulement de faire preuve d’ouverture, de reconnaître qu’il existe d’autres traditions musicales que la nôtre et de leur faire une place dans la formation de nos musiciens, de nos enseignants et de nos intellectuels.

Nous en ressortirons seulement grandis comme société.

-François-Olivier Loignon, enseignant en musique et chef d’orchestre


[1] DUROCHER, Sophie. « La musique est raciste. » Journal de Québec. https://www.journaldemontreal.com/2021/03/31/la-musique-est-raciste

[2] « Les professeurs d’Oxford qualifient la notation musicale de « colonialiste ». Le Diapason. https://www.diapasonmag.fr/a-la-une/des-professeurs-d-oxford-qualifient-la-notation-musicale-de-colonialiste-32661

[3] SHAW ROBERTS, Maddy. « Oxford University professor suggests ‘decolonising’ music syllabus to make it less ‘white European’. » Classic FM. https://www.classicfm.com/music-news/oxford-university-decolonising-music-syllabus/

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