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Joyce Echaquan : 150 ans d’injustices

Ce texte cru, mais nécessaire et surtout pertinent suite à la mort tragique et révoltante de Mme Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette, est écrit par M. Francis Lévesque. M. Lévesque est professeur en études autochtones à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue. Veuillez noter que tous les revenus publicitaires produits par la lecture de ce texte seront remis au Centre d’Amitié Autochtones de Val D’Or.

J’étais en classe ce soir, je donnais un cours d’histoire des peuples autochtones. Je leur ai écrit cela (parce que oui, j’écris beaucoup mes cours). C’est long, ça sort un peu tout croche et c’est écrit un brin carré (oui, j’ai dit « se font chier » à mes étudiants), mais c’est du vrai moi. Je me suis volé à moi-même un bout que j’avais mis sur le mur d’une amie hier, dont je parle anonymement d’ailleurs.

Bref, c’est ma goutte d’eau qui, j’espère, contribuera à faire déborder le vase. À un moment donné. J’espère. [Contexte: ils avaient à l’écran une carte de l’occupation territoriale pré-colombienne et une autre plus récente].

***

Avant de sauter à pieds joints dans la matière, je veux vous parler de ce que je ressens par rapport à plusieurs événements qui se déroulent en ce moment, et particulièrement ce que l’on a appris hier soir, soit la mort de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette, dans ce qui semble être des conditions atroces entourées de gens malveillants et racistes.

En début de session, je vous ai montré des cartes. Je vous ai dit que l’objectif du cours était de comprendre comment on était passé d’un continent complètement occupé par des groupes autochtones vivants et solidement implantés à un monde où ils sont absents, coupés les uns des autres et parkés dans de minuscules réserves çà et là sur le territoire, idéalement le plus loin possible des grands centres urbains.

Ces cartes, elles illustrent la dépossession absolue que les Autochtones ont subie aux mains des colonisateurs européens et ensuite nord-américains. Ce qu’elles n’expliquent pas, c’est ce qui s’est produit pour que l’on en soit arrivée là.

Ces cartes, elles donnent peut-être l’illusion que les Autochtones ont « juste » perdu des territoires. Qu’ils ont souffert de notre supériorité militaire pour se retrouver tassés dans des coins reculés de la carte.

Ce n’est pas le cas.

Je ne veux pas que vous pensiez que les Autochtones ont « juste » perdu leur territoire.

La dépossession, elle aura été totale, parce que la nature même du colonialisme c’est de pénétrer toutes les sphères de la société, que ce soit l’économie, la politique, les relations interpersonnelles, les relations intergénérationnelles, le rapport à soi, le rapport à la vie et à la mort et même les relations avec l’environnement comme lieu de vie. Bref, le colonialisme, c’est un processus totalisant qui affecte toutes les sphères de la vie.

Ce que les autochtones ont perdu, donc, ce ne sont pas que leurs territoires, contrairement à ce que l’on pourrait penser en regardant ces cartes. Il ne s’agit pas juste non plus que leurs cultures, ou leurs langues, ou leurs identités, ou encore même leurs savoirs. Ce qu’ils ont perdu, c’est le droit d’être dignes et d’être traités dignement.

La conséquence du colonialisme, c’est de bâtir un monde dans lequel il leur est extrêmement difficile de vivre dignement. Il suffit juste de regarder les conditions dans lesquelles la grande majorité des Autochtones vivent pour s’en convaincre.

Et comme vous avez pu le constater avec ce qui s’est produit hier, le système colonial a mis en place des structures et des normes sociales qui empêchent même certains Autochtones de mourir dignement.

Les événements se multiplient

Tout ce qui se produit actuellement – la mort de Joyce Echaquan, le blocage de la 117 par des Autochtones écœurés qu’on ne les écoute pas, la « guerre » du homard dans les maritimes ou encore ce que l’on a malheureusement appelé la « crise ferroviaire » cet hiver (appeler la lutte des Wet’suwet’en pour qu’on reconnaisse leur droit d’avoir un mot à dire sur ce qui se passe sur leur territoire une «crise ferroviaire», c’est comme appeler la pandémie de covid la «crise hospitalière», ça ignore volontairement les causes profondes du problème).

Tout cela, et beaucoup d’autres choses aussi que je n’ai pas mentionnés ici, c’est le résultat déplorable d’une longue histoire coloniale qui n’a pas fini de faire des victimes.

Depuis le début de la session, on a vu des notions qui semblent plutôt éloignées de ce qui se passe à l’heure actuelle. C’est normal. Il fallait mettre la table. Avant la semaine de relâche, dans les faits, on va toucher plusieurs choses qui ne semblent pas vraiment avoir de rapports avec ce qui se passe en ce moment.

On va continuer aujourd’hui à parler des Français. Puis des Anglais aussi. La semaine prochaine, on va parler de la couronne britannique après 1763. À ce moment, on va commencer à toucher à des choses importantes, comme la Proclamation royale de 1763.

En en apprenant un peu plus sur la proclamation, par exemple, vous allez sans doute un peu mieux comprendre l’origine des luttes des Wet’suwet’en, des Anishinabe et des Mi’kmaq. Vous en apprendrez un peu plus dans les semaines suivantes, quand par exemple on parlera des pensionnats. Ou du « problème indien », ou de certains litiges judiciaires.

En apprenant un peu plus sur la mise en place des structures coloniales, en comprenant la nature abjecte des pensionnats, en étudiant aussi les cas d’expériences déshumanisantes faites sur des cobayes autochtones, vous en comprendrez plus sur ce qui s’est produit hier. Je l’espère.

L’histoire que l’on commence tranquillement à raconter dans ce cours, elle est épouvantable. Elle est triste, injuste, frustrante… Elle est tout ce que l’on aimerait qu’elle ne soit pas. Mais elle est ce qu’elle est, on ne peut rien y faire.

Là, je m’adresse à la majorité d’entre vous, à la majorité des étudiants blancs, qui, comme moi, ont la chance d’appartenir au groupe qui en ce moment, dans notre société, détient tout le pouvoir et profite le plus des privilèges mis en place par la société coloniale. J’ai trois choses à vous dire :

1) D’abord, quand on vous dit que vous avez des privilèges, ne montez pas sur vos grands chevaux.

Des privilèges, vous en avez. Il faut en être conscient, et il faut l’accepter. C’est un fait. Cela ne veut pas dire que votre vie est facile, ou que vous n’avez pas travaillé pour être ce que vous êtes.

Ça veut juste dire qu’il y a tout un ensemble de défis auxquels vous n’aurez jamais à faire face (se faire suivre dans les magasins, ne pas se faire prendre au sérieux à l’hôpital, avoir peur de se faire embarquer par un policier just because, etc.).

2) Ensuite, quand les Autochtones crient au racisme et dit, comme une de mes amies hier «Désormais, je n’accepterai plus de personnes non-autochtones qui me disent qu’il n’y a pas de racisme au Québec», ne dites pas «est-ce que t’es pas un peu raciste en disant cela?».

Ne lui dites pas non plus «du racisme il y en a partout, quand je vivais à telle place, les gens aussi me faisaient des remarques racistes». En faisant cela, vous démontrez d’abord votre manque d’empathie, et ensuite votre méconnaissance de ce qu’est le racisme.

Au cœur du racisme, il y a un pouvoir asymétrique qui penche généralement tout du même bord. Quand le groupe qui contrôle les structures du pouvoir (et du côté duquel le pouvoir penche) dénigre des individus ou des groupes sous prétexte qu’ils “sont moins bien que nous”, c’est du racisme.

Quand celles et ceux qui subissent ces dénigrements réagissent, parce qu’ils sont écœurés de la situation, en rappelant à ceux qui ont toute qu’eux autres ils ont rien, c’est pas du racisme. C’est un appel à la justice. C’est un rappel à ceux qui ont toute sans s’en rendre compte qu’il y en a qui ont encore rien et qui se font chier à essayer de se frayer un chemin dans un monde qui ne veut pas d’eux. Personne ne devrait être obligé de subir en silence.

Quand on appartient, comme moi ou comme la majorité d’entre vous, au groupe qui profite de cette asymétrie de pouvoir, on peut juste dire deux choses aux Autochtones: « a) je suis là pour toi, b) qu’est-ce que je peux faire?” Le reste, c’est inutile, voire même de très mauvais goût.

3) Enfin, je ne veux pas que vous vous sentiez coupables pour l’histoire que l’on va raconter durant le reste de la session.

Personnellement, je ne me sens pas coupable de cette histoire. Je ne peux pas, parce que je ne suis littéralement pas coupable de cette histoire.

En plus, et c’est cela la plus grande difficulté intellectuelle de la chose, c’est que sans cette histoire, je n’existerais certainement pas dans les conditions dans lesquelles j’existe à l’heure actuelle… Et la majorité d’entre vous non plus. On peut donc difficilement rejeter ce qui s’est produit dans le passé parce que ça voudrait dire nier ce que l’on est.

Cependant, il faut vivre avec.

Il faut aussi prendre acte, car si on n’a pas de pouvoir sur ce qui s’est produit dans le passé, on a le devoir d’agir dans le présent pour ne pas créer une histoire future qui reproduit ce qui s’est passé dans le passé.

Il est de notre responsabilité de s’éduquer, de réfléchir et, surtout, de travailler chacun à notre manière à modifier le présent, que ce soit en enseignant, en apprenant, en argumentant, en participant aux instances gouvernementales, en respectant les Autochtones que l’on croise dans la rue, en les traitant comme des humains dignes, en leur laissant l’espace d’être dignes. Et en dénonçant les actes qui reproduisent encore aujourd’hui les atrocités qui se produisent depuis trop longtemps.

-Francis Lévesque – Professeur en études autochtones à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue

https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/des-matins-en-or/segments/entrevue/202681/manifestations-mort-joyce-echaquan-uqat

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