Roberge Legault
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Lettre à Jean-François, le « gars ordinaire » de l’Éducation

** Ce texte, en réponse à la dernière publication du ministre Jean-François Roberge, est une collaboration de M. François-Olivier Loignon, enseignant au secondaire en musique et chef d’orchestre.**

Salut Jean-François,

J’ai lu ton dernier message sur les réseaux sociaux et j’aimerais qu’on s’en parle. Comme tu veux nous présenter l’homme derrière le ministre, tu me permettras de te tutoyer et d’utiliser un ton plus familier.

Il y a un petit problème avec ton long message Jean-François : il sonne faux. Laisse-moi t’expliquer pourquoi.

Tout d’abord, je veux commencer avec ta présentation de « gars ordinaire » et de tes aspirations. C’est bien d’apprendre à te connaître, mais ce n’est pas le bon contexte. Et surtout, je ne comprends pas le but de cette présentation.

Le milieu de l’éducation critique ta gestion de l’éducation et non ta personne. Tu peux être un père, un mari, un « gars ordinaire », un guitariste amateur, ça ne justifie en rien tes actions comme ministre.

Dans mon monde de chef d’orchestre, ce serait comme si je voulais m’excuser à l’orchestre d’avoir fait rater une pièce parce que je suis quelqu’un qui vit du stress comme tout le monde.

Tu comprends l’absurde de la situation?

Ce qui m’amène à une autre raison qui rend ton message faux : les fausses excuses. Tu as raison, personne n’est jamais préparé à gérer une pandémie. Tu as également raison de croire que ça te mérite un capital de sympathie.

Or, ce dernier n’est pas éternel et après presque un an, il est épuisé depuis longtemps. Que tu n’aies pas prévu adapter tout le réseau de l’éducation à l’apprentissage en ligne, ça se comprend.

Mais cafouillage après cafouillage (iPad, école ouverte, pondération du bulletin, parascolaire, consignes pour la rentrée), on se demande si tu prévois quoi que ce soit. Le poste de ministre de l’Éducation est prestigieux et te remplit de fierté, soit.

Mais il vient aussi avec des responsabilités que tu ne peux pas esquiver pendant un an à coups de « personne n’est prêt à ça ». Tu as pris le job, tu dois en assumer les risques : ça fait partie du jeu.

Ensuite, tu nous parles de tes critiques (syndicats et députés de l’opposition). Saluer et reconnaître leur travail, c’est bien. Sais-tu ce qui serait encore mieux?

Les écouter.

Combien de fois t’a-t-on vu mettre les problèmes de l’éducation sur le dos des syndicats? Ou repousser du revers de la main toute proposition de tes collègues de l’opposition? Pourtant, tu gagnerais à entendre leurs propositions. Tu gagnerais à diriger avec humilité plutôt qu’avec orgueil.

Tu parles aussi du succès d’avoir été les seuls en Amérique du Nord à ouvrir les écoles. Mais de quel succès parles-tu? En date du 4 février, 1159 classes étaient fermées. 1159, c’est énorme!

Je ne comprends pas ta volonté à vouloir te valoriser en te comparant à l’Amérique du Nord et non au reste du monde. « Ouin, mais l’autre fait pire que moi », c’est un réflexe d’enfant fautif qu’un enseignant aguerri comme toi devrait reconnaître et éviter.

Si tu veux te comparer, ne te compare pas seulement à l’Amérique du Nord (qui inclut les États-Unis dont on a été témoin de la gestion désastreuse de Trump), mais compare-toi à des pays comme la Nouvelle-Zélande et l’Australie!

De plus, parler d’enfants heureux qui retournent à l’école et de tes messages d’encouragements, ça ne change pas la réalité. C’est le glaçage du gâteau qu’est ta gestion de l’éducation.

Tu as beau en mettre autant que tu vois, le gâteau ne sera pas meilleur. Il suffit d’enlever cette façade de « ça va bien aller » pour se rendre compte des lacunes de ta gestion (ou de ta non-gestion) de l’éducation.

Laisse-moi vous inviter, toi et le Premier Ministre à mon école défavorisée. Laissez-nous avoir une discussion avec vous, sans caméra, sans image à sauver, sans flafla médiatique. Venez rencontrer notre réalité et peut-être comprendrez-vous.

Enfin, il y a le mépris et la condescendance.

Ce mépris que tu affiches quand tu t’adresses aux enseignants dans des conférences qui ont lieu pendant leurs heures de travail ou encore le vendredi, les obligeant à travailler de fin de semaine.

Cette condescendance quand tu dis que tu comprends parce que tu as été prof alors qu’on sait tous qu’enseigner n’est pas la même chose selon les milieux. Ce mépris quand, la semaine des enseignants, ton premier message va à une sculpture et non aux profs.

Cette condescendance quand tu balaies nos inquiétudes du revers de la main et que tu nous offres des solutions simplistes sans penser aux différents contextes d’enseignement.

Depuis que je suis tout petit, je suis un très grand fan de Batman. L’une des morales qui guident mes décisions dans la vie provient du film Batman Begins:

« It’s not who I am underneath, but what I do that defines me.” (Tu m’excuseras l’anglais, je préfère utiliser des citations dans leur langue originale quand c’est possible.)

En bref, peu importe les valeurs que tu prétends avoir ou les paroles que tu prononces, ce sont tes actions qui te définissent.

Et il est là le principal problème de ton message : aussi touchant et aussi sincère soit-il, tes actions le rendent dissonant. Ce qui fait qu’on n’y croit pas.

Tu as raison d’être fier des différents acteurs du réseau de l’éducation, Jean-François. Ils font un travail aussi colossal que phénoménal. Sauf que le réseau n’a pas vraiment la même fierté de son ministère et de son ministre.

Et ça, c’est un problème qu’aucun texte à l’eau-de-rose ne peut régler.

-François-Olivier Loignon

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